Le petit lecteur

4 minutes de lecture - Manon Lescaut

Analyse de Manon Lescaut

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Avec “Manon Lescaut” ou “L’Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut”, l’Abbé Prévost a laisse une oeuvre majeure de la littérature française. D’abord menacé par la censure, il ressort dans une version revisitée en 1753. Exploitant les thèmes de la passion destructrice et de la souffrance, ce court mais intense roman a de quoi susciter la controverse. En effet, même si le siècle connait une libération des moeurs par rapport aux siècles précédents, narrer la relation passionnelle entre une prostituée, Manon, et le Chevalier des Grieux pouvait attiser la désapprobation des lecteurs et les critiques virulentes de la censure. Or, il n’en fut rien, tant la passion réaliste et tragique des amants évoluant dans des péripéties plus cruelles les unes que les autres a su toucher le coeur des lecteurs.

Nos deux amants traversent les épreuves de leur passion sans jamais faillir. Jeunes et d’une beauté irréelle, ils tranchent avec la bassesse du milieu social dans lequel ils évoluent. Sans jamais faillir, leur âme et leur grâce leur donne des ailes dans le monde sordide qu’ils traversent. Ils sont le symbole même de l’innocence, intouchables même dans les pires situations. Dans l’exil ou en prison, dans l’opulence ou le luxe, un seul crédo vaut, leur amour qui est aussi leur faiblesse et qui excuse tout, le vol, le meurtre et la prostitution.

Leur passion est subie, soudaine et entière, et ne saurait trouver d’obstacles. Des Grieux est d’abord un être insouciant, innocent avant la première rencontre. C’est le coup de foudre qui fera de lui un homme, mais qui est aussi l’excuse de ses actes plus ou moins répréhensibles. On retient pour exemple l’enlèvement de Manon à Paris, son jeu de la duplicité lorsqu’il se déguise en frère de la jeune fille pour pouvoir la garder toujours auprès d’elle. Il se dresse contre tous les obstacles, personnages et péripéties, en utilisant tous les moyens sans remise en question car c’est une victime de sa passion. Au prix de sa réputation, du bien-être insouciant dans lequel il vivait avant son coup de foudre, dans sa quête de son bonheur qu’il ne voit qu’en Manon et aveuglément, il se reconnait pourtant quelques honteuses faiblesses. Cet aveu se fait pourtant encore de façon ambigüe, justifiant toujours ses crimes par sa passion amoureuse.

Manon, la seule à être citée dans le titre choisi finalement par l’abbé Prévost, est plus qu’un personnage, c’est un caractère. C’est elle qui possède un ascendant sur Des Grieux, et non l’inverse. Aimer le Chevalier ne l’empêche pas de conserver son appétit pour le luxe et la liberté. L’aimer la conduit parfois à le trahir dans ses actes. Elle se partage entre cette liberté sans entraves et son amour sincère pour son amant. Le seul point fort qui traduira le dévouement extrême qu’elle lui porte, c’est bien le sacrifice final qui la conduira à la mort.

Est-elle plus victime que Des Grieux? En quelque sorte, oui, c’est la victime de la société dans laquelle elle évolue, l’entravant et l’empêchant d’apprécier la liberté et l’accès au plaisir qu’elle convoite. Alors que le Chevalier bénéficie régulièrement de traitements de faveur lors de leurs emprisonnements respectifs (en ayant des droits de visite lors de son séjour à St-Lazare, étant rapidement libéré après une autre incarcération), la jeune fille n’aura droit à aucune compassion. Condamnée à l’isolement ou envoyée en exil en Amérique, elle paye au prix fort son amour. C’est la femme du XVIIIème siècle, en quête du plaisir, d’une issue à l’ennui ambiant. C’est un personnage mythique, dans la lignée des amantes fatales dont la figure parsème les chef-d’oeuvres de la littérature française des XVIIIème et XIXème siècles. Elle seule connaît la mort, le sacrifice, emportant avec elle son mystère, pour devenir un personnage fantasmatique.

Manon Lescaut est l’oeuvre de la passion destructrice, celle qui conduit irrévocablement à la mort pour l’une et à la souffrance de la perte pour l’autre. Victimes de la fatalité et de leur époque, pouvait-il en être autrement pour ces amants idéalistes?