Le petit lecteur

4 minutes de lecture - Enfance

Analyse de Enfance

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L’écrivain Nathalie Sarraute rassemble tous ses souvenirs de petite fille dans son livre Enfance, paru en 1938. Elle y narre sans artifices les 11 premières années de son existence.

C’est une narration duelle que nous offre Sarraute, où la voix de la narratrice se nourrit de son propre écho. Le travail de mémoire est stratifié et s’offre au lecteur sous un angle tout à fait inattendu. La première voix fait le travail conventionnel de narration. Elle restitue le récit sans ambigüités majeures. La deuxième voix se pose en juge et parti. Elle commente le récit de la première voix et charge cette narration enfantine d’une profondeur peu commune. Les deux vois se perdent parfois dans des circonvolutions éphémères qui accélèrent ou ralentissent le récit.

Cette narration étonnante permet d’échapper au carcan rigide de l’autobiographie conventionnelle. Sarraute a su s’affranchir des cadres d’un genre qui semble pourtant être codifié à l’extrême. C’est tout au long de ce livre que Sarraute va s’affranchir des conventions établies, affirmant de manière presque ostentatoire son désir de liberté qui dépasse le cercle de l’écriture.

Pourtant, il semble que la voix narrative éprouve une certaine réticence à mettre à nu ses souvenirs d’enfance. Les premières pages sont ainsi une apostrophe à l’auteure. Les deux voix narratives semblent se déchirer pour savoir si une telle entreprise vaut vraiment la peine d’être mise sur pied.

La vanité du « je » tout puissant, du « je » qui se contemple est donné en pâture au lecteur avide. Cela dit la nécessité de l’expression se fait de plus en plus pressante, jusqu’à devenir le souffle même de la narration naissante. Il semblerait que cette expression du « je » faite et explicitée dans cette dualité narrative permette de simplifier les séquences narratives.

Sarraute s’entraîne donc à dépasser les clichés. Elle les refuse ardemment. Les clichés n’ont pas de place dans son processus narratif. Cela est exprimé de manière très explicite dès les premières pages du récit. Sarraute s’évertue à refuser le préconstruit familial. Il y a une mémoire collective retranscrite par l’expérience familiale. Sarraute met tout cela de côté comme s’il s’agissait d’un fardeau dont elle ne veut pas se charger. La voix narrative s’exprime comme si elle était issue d’une génération spontanée. Tout se passe dans le hic et nunc de l’expérience d’écriture.

Même la tradition littéraire est mise de côté. Sarraute refuse de combler les trous de mémoire par des souvenirs inventés de toutes pièces. C’est une mémoire brute qu’elle livre ici. Peu importe les accrocs ou le manque de cohérence. S’il n’y a pas de logique ou de chronologie, cela n’est pas le souci premier de l’auteur. Elle restitue tout son vécu comme si le lecteur pouvait fendre sa boîte crânienne et y piocher toute sorte de souvenirs à sa guise.

Sarraute a essayé de donner un style épuré qui ne cherche pas à produire des effets de styles artificiels. Ce n’est pas pour autant que les voix narratives doivent être suivies les yeux fermés ou bien crues sur parole. Il y a tout de même une tentation de déformer le réel. L’image de la mère par exemple a été noircie de manière intentionnelle. Une des voix narratives le signale au lecteur. Ce n’est pas la duplicité qui pousse l’auteur à agir ainsi. La recherche de la vraisemblance n’étant pas son point focal, l’auteur se permet de tordre parfois la réalité à sa guise. On s’en rend facilement compte puisque les sources utilisées sont loin d’être certaines. D’une part, l’âge de l’auteur au moment où elle écrit cette autobiographie peut être un facteur d’oubli. De plus, l’adulte a tendance à reconstruire les souvenirs douloureux pour pouvoir avancer. Cette mémoire, même en très bon état n’a rien de fiable du tout.

Les croyances qui viennent de l’enfance ne restent que des croyances, on ne sait pas toujours comment se les approprier.